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Camerounaises, Camerounais,
Mes chers compatriotes,
Le 31 décembre dernier, je vous ai annoncé que nous célébrerions
cette année le Cinquantenaire de notre indépendance, prélude à notre
réunification, et que les commémorations trouveraient leur apothéose
lors de notre Fête Nationale.
C’est en ouverture à ces événements que je m’adresse à vous ce soir
pour dégager la signification et la portée de l’accession de notre
pays à la souveraineté.
Le 1er janvier 1960, nous devenions INDEPENDANTS. Cela signifiait
que nous prenions en mains notre propre destin, que nous devenions
responsables de la conduite de nos affaires, que nous aurions à
répondre de nos actes devant l’Histoire.
Quelle était alors la situation de notre peuple ? La plupart d’entre
nous se reconnaissaient davantage comme membres de leur communauté
d’origine que comme citoyens d’une même nation, ce qui n’avait rien
de surprenant compte tenu de notre passé quasi-colonial. Et
pourtant, depuis que la deuxième guerre mondiale avait sonné le glas
des empires coloniaux, de jeunes nationalistes avaient fait le rêve
incertain de la liberté. Disons le clairement, leur combat, pour
certains leur sacrifice, aura été pour beaucoup dans
l’accomplissement du droit de notre peuple à disposer de lui-même.
C’est pourquoi, je le répète, nous devrons leur être éternellement
reconnaissants.
Et notre pays ? Délimité par des frontières arbitraires, mal
matérialisées, composé d’une mosaïque de circonscriptions
administratives, dépourvu de grands axes de communication,
économiquement replié sur lui-même, si l’on excepte les cultures de
rente destinées à l’exportation, sous-équipé en infrastructures
scolaires et de santé, il s’agissait plus d’un agrégat de
territoires, différents par la langue, les coutumes, la religion,
l’organisation tribale, etc. A quoi s’ajoutaient les particularismes
hérités de trois modes dissemblables de colonisation.
Etions-nous une nation ? Pas encore, puisqu’il nous faudrait
attendre la réunification avec nos frères du Cameroun occidental et
faire naître ce « désir de vivre ensemble » qui caractérise une
nation.
Etions-nous un état ? En droit, oui puisque nous étions affranchis
de la tutelle et reconnus par la communauté internationale. Mais
dans la réalité, la tâche restait immense.
Former une nation, construire un état, tel était le double défi
auquel nous étions donc confrontés dès notre accession à la
souveraineté.
Le premier n’était pas le plus facile à relever, car il échappe au
volontarisme. Il doit émaner de la conscience collective des
citoyens et ne peut naître que de la lente maturation d’une histoire
commune. Voyez les vieilles nations européennes, elles ont toutes
mis des siècles à se constituer, le plus souvent à travers les
épreuves. En ce qui nous concerne, le processus a été plus rapide
et, même s’il doit être sans cesse conforté, il est incontestable
qu’il existe aujourd’hui une NATION CAMEROUNAISE et que son unité
est notre bien le plus précieux.
Construire un état n’a pas été non plus une tâche aisée. Au début,
nous manquions de cadres qualifiés et il a fallu faire avec le
personnel disponible. L’enthousiasme et le dévouement ont parfois
suppléé le manque d’expérience et de compétence. Mais, assez vite,
la création de l’ENAM, qui vient elle-même de célébrer son
cinquantenaire, a permis de doter notre administration des moyens
humains nécessaires pour maîtriser le fonctionnement de l’Etat et
s’approprier les mécanismes du développement. On peut dire
aujourd’hui qu’à côté des institutions politiques le Cameroun
dispose d’une administration d’Etat qualifiée et répondant à ses
besoins.
Pour un peuple comme le nôtre, l’idée d’indépendance et donc de
liberté est inséparable de celle de démocratie. Sans qu’il soit
question ici de refaire l’historique des événements qui ont précédé
et suivi notre indépendance, il est permis de dire que les
conditions qui prévalaient alors peuvent expliquer (je ne dis pas
justifier) le recours à des formes autoritaires de gouvernement.
Mais il était prévisible que les choses étaient appelées à changer.
Vous vous souviendrez que, dès 1982, j’avais annoncé qu’une
libéralisation progressive était nécessaire. Après avoir expérimenté
la pluralité des candidatures au sein du parti unique, nous avons
restauré le multipartisme. Puis au début des années 90, plusieurs
lois garantissant les libertés civiques, d’association et de presse
ont été adoptées. Au fil du temps, des consultations électorales, à
différents niveaux, ont été organisées dans des conditions que nous
nous sommes efforcés de perfectionner pour assurer la sincérité des
scrutins.
Aujourd’hui, je crois pouvoir dire qu’avec un Président de la
République élu au suffrage universel direct, une Assemblée Nationale
où siègent des représentants de la majorité et de l’opposition, un
Gouvernement multicolore responsable devant l’Assemblée, un Pouvoir
Judiciaire indépendant, nous avons établi un régime remplissant les
critères essentiels de la démocratie. Nous allons d’ailleurs en
compléter les dispositions avec l’institution du Senat et la mise en
œuvre effective de la décentralisation qui permettra aux citoyens de
participer directement à la gestion des affaires publiques, sans
pour autant compromettre l’unité nationale. Nous nous sommes
également attachés à apporter des garanties au respect des droits de
l’homme, tant dans les textes que dans la pratique quotidienne des
organes de l’Etat.
Malheureusement, nous le savons, la liberté politique n’est pas
suffisante pour assurer la liberté tout court. Quelle est en effet
la liberté d’un homme qui ne mange pas à sa faim ? C’est pourquoi
nous avons toujours pensé qu’elle était indissociable du progrès
économique et social. Cette partie de notre projet de société s’est
avérée la plus difficile à réaliser.
Depuis l’extension de la mondialisation, les économies nationales
sont encore plus tributaires des variations de l’économie globale
sur laquelle les gouvernements ont peu de prise. Notre tâche s’est
ainsi trouvée compliquée pendant les dernières décennies par une
succession de crises : dégradation des termes de l’échange,
ralentissement de la croissance en Europe et en Asie, variations
erratiques des cours du pétrole et des matières premières, etc. Tous
phénomènes qui ont eu pour notre économie des conséquences
négatives.
Nous avons néanmoins fait front en nous soumettant à la rude
discipline des plans d’ajustement structurel. Les sacrifices
consentis par notre population nous ont permis, après une véritable
récession, de retrouver le chemin de la croissance. La dernière
crise a malheureusement de nouveau entravé nos efforts, en réduisant
nos exportations et en freinant nos investissements, avec pour
conséquence une remontée du chômage.
Il n’est pas question ici de chercher des excuses. Qui peut
contester aujourd’hui que presque tous les pays – y compris les plus
puissants– connaissent de grandes difficultés économiques ? En
attendant une hypothétique reprise, chacun d’entre eux s’efforce de
trouver la voie du salut. C’est évidemment ce que nous essayons de
faire nous-mêmes.
Nous n’avons pas pour autant renoncé à faire reculer la pauvreté. Si
aux plans de l’éducation et de la santé, des avancées indéniables
ont été faites, il faut bien reconnaître que la partie la plus
vulnérable de notre population, surtout dans les zones rurales, n’a
pas vu son sort s’améliorer considérablement. L’accès à l’eau, à
l’électricité et aux soins de santé reste pour beaucoup aléatoire.
En revanche, nous pouvons prétendre que le paysage scolaire et
universitaire de notre pays n’a plus grand chose à voir avec la
situation d’après l’indépendance.
Par ailleurs, l’urbanisation accélérée qui s’est produite au cours
des dernières décennies à la suite d’un fort exode rural a soulevé
un grand nombre de nouveaux problèmes : logement, voirie, transport,
sécurité. Avec à peu près la moitié de la population dans les
villes, le Cameroun est on ne peut plus différent de ce qu’il était
il y a cinquante ans.
Nous avons connu un autre bouleversement qui s’est opéré de façon
progressive, si progressive qu’il est passé presque inaperçu. Avec
les progrès de la scolarisation et de l’alphabétisation, ainsi que
la diffusion des médias de masse, notre peuple s’est ouvert sur le
monde. Nous lisons les journaux, écoutons la radio, regardons la
télévision. Nos comportements, nos modes de vie, nos façons de
penser ont évolué. Peu d’entre nous se rendent compte combien nous
avons changé. En même temps que nous nous « occidentalisons », si je
puis dire, nos différences tendent à s’estomper.
L’Afrique n’est pas la seule à connaître cette transformation. Même
les pays dont l’identité était la plus marquée, n’ont
qu’imparfaitement résisté. Acceptons ce que cette évolution a de
positif, c’est-à-dire ce qui nous permet de progresser et de nous
rapprocher des autres peuples. Mais que ceci ne nous empêche pas de
retenir ce qui participe de notre nature profonde : la solidarité,
la fraternité et autres vertus africaines. Efforçons nous aussi de
garder ce qui appartient à notre génie propre : notre culture, nos
langues nationales mais aussi celles qui sont devenues les nôtres.
Conserver son patrimoine, c’est aussi conserver son identité.
En même temps que nous construisions notre pays, il nous incombait
de veiller à la protection de son intégrité territoriale. Le vaste
territoire dont nous avions hérité, nécessitait pour assurer sa
sécurité la disponibilité de forces de défense suffisamment
nombreuses et bien formées. Nous avons mené à bien cette tâche et
nous disposons aujourd’hui d’une armée qui répond à nos besoins.
Avant tout force de dissuasion, elle n’a vocation d’intervenir qu’en
dernier recours.
Notre idéal de paix nous incline en effet à privilégier la
concertation ou la négociation. De fait, nous nous sommes efforcés,
tout au long des dernières années, d’entretenir avec nos voisins les
meilleures relations possibles. Il me semble que nous y avons
réussi. Le seul problème très sérieux que nous avons connu a
concerné l’affaire de Bakassi. il a été heureusement réglé,
conformément au droit international, grâce à l’esprit de
conciliation et la volonté de rapprochement des parties en cause.
Ayant accédé à la souveraineté internationale, il nous revenait de
déployer un réseau diplomatique à notre mesure. Cela a été fait
progressivement. Aujourd’hui, nous sommes présents dans de
nombreuses capitales et auprès des principales organisations
internationales. De leur côté, plusieurs dizaines de représentations
diplomatiques étrangères sont établies à Yaoundé. Nous pouvons ainsi
jouer notre partition sur la scène internationale tant pour
participer à l’activité diplomatique générale que pour défendre nos
intérêts. La place du Cameroun sur l’échiquier mondial me paraît
tout à fait honorable.
Mes chers compatriotes,
Peu nombreux sont ceux aujourd’hui qui ont vécu les heures
exaltantes de l’indépendance. La plupart d’entre eux ont disparu et
avec eux une part de leur rêve inachevée. Mais ils ont connu
l’essentiel : ne plus subir l’humiliation, marcher la tête haute,
agir à leur guise, avoir le droit à l’erreur. Pour la majorité
d’entre vous, cette époque appartient à un lointain passé et est de
l’ordre de l’acquis. Je ne m’en étonne pas mais comprenez que j’aie
voulu dresser le rapide bilan qui précède pour mesurer le chemin
parcouru.
Bilan positif ou négatif ? Aurait-on pu faire mieux ? Peut-être.
Moins bien ? Sûrement. Sans revenir sur ce qui a été dit sur notre
Nation et notre Etat, je rappellerai que nos institutions politiques
sont restées stables, que les tensions sociales ont pu être
maîtrisées, que nous sommes restés en paix avec nos voisins et que
les libertés et les droits de l’homme n’ont pas cessé d’être
respectés.
La véritable ombre au tableau reste la pauvreté qui demeure une
plaie ouverte sur notre corps social. Tout en reconnaissant nos
insuffisances, j’ai dit pourquoi les crises successives dont nous
n’avions pas le contrôle, nous ont contraints pendant des années à
gérer la pénurie et à rester en deçà de nos objectifs. Alors que les
effets de la crise s’atténuent, que les premiers signes de reprise
se manifestent et que l’investissement paraît devoir reprendre, je
pense que nous devons considérer l’avenir autrement.
Je crois en effet qu’une époque est en train de prendre fin. Pour
dire les choses clairement, j’estime que nous devons nous fixer
comme ambition de devenir dans une vingtaine d’années un PAYS
EMERGENT. J’avais évoqué cette éventualité il y a quelque temps sans
pouvoir imaginer que la dernière crise économique et financière
viendrait en éloigner la perspective.
Entretemps, nous nous sommes dotés d’une vision de développement à
long terme qui prévoit qu’à l’horizon 2035 le Cameroun pourrait être
(je cite) « un pays émergent, démocratique et uni dans sa diversité
». Cela suppose que nous parvenions à réduire la pauvreté à un
niveau socialement acceptable, que nous devenions un pays à revenu
intermédiaire et que nous franchissions le stade de nouveau pays
industrialisé. Je ne me dissimule pas que ce défi est de taille.
Mais je crois que notre pays en a les ressources et que notre peuple
a les qualités requises pour le relever.
Un « document de stratégie pour la croissance et l’emploi » a été
élaboré et servira de cadre de référence à l’action gouvernementale
pour la période 2010-2020. Ce document fixe les objectifs de la
première phase de notre vision à long terme et définit la stratégie
pour les atteindre. Il relève les lacunes structurelles qu’il
conviendra de corriger et passe en revue les grandes infrastructures
que nous devons réaliser, ainsi que les secteurs productifs à
moderniser. Enfin, il énumère les réalisations à prévoir dans les
domaines de la santé, l’éducation et la formation professionnelle.
Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’un véritable plan
décennal de développement qui nous a fait défaut au cours des
dernières années. Il vise essentiellement à redynamiser notre
situation économique et par ce moyen à stimuler l’emploi et faire
reculer la pauvreté. Quelle que soit votre place dans la société, je
voudrais que vous considériez la mise en œuvre de cette stratégie
comme une véritable cause nationale et que vous vous mobilisiez pour
en assurer le succès.
Je vous le disais il y a un instant. Nous allons changer d’époque.
Pour me résumer, je dirais que, durant les cinquante dernières
années, nous avons édifié l’architecture de notre indépendance.
Demain nous allons lui donner le contenu économique et social
qu’elle mérite.
Notre peuple qui a fait preuve de tant de courage et de patience,
devrait y trouver, à travers une juste redistribution des fruits de
la croissance, la récompense des sacrifices qu’il a consentis.
Vive l’indépendance !
Vive le Cameroun !
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